Farès Nahlawi – Linguiste, réfugié syrien

Damas, Istanbul, la Méditerranée, Lesbos, Mytilène, la route des Balkans, Vienne, Munich… La route empruntée par Farès est désormais connue. Elle l’a mené à Strasbourg. Le 13 novembre 2014, il a filtré son image de profil Facebook aux couleurs de la France. Il s’est fait insulter pour cela. Il a tenu bon.

Nous avons rencontré Farès le 12 octobre dernier à un repas organisé par l’association Alsace-Syrie. Cela faisait une semaine qu’il était en France, venu de Turquie où il s’était abrité avec sa mère et sa sœur après avoir quitté Damas.

«Je m’appelle Farès, ça veut dire chevalier», a-t-il dit avec un regard et un sourire à décrocher les étoiles.

Un peu plus d’un mois plus tard, s’écoulent les dernières heures d’un week end sans fin. Le vendredi 13 novembre est passé par là. Le monde – le nôtre en tout cas – a basculé.

Farès a été lui aussi percuté par cette soirée dramatique et le samedi 14, sur son profil Facebook, il remerciait ses amis français qui, la veille, l’avait appelé pour lui dire leur solidarité. «Ils savent que je viens d’un pays qui produit le terrorisme mais ils savent aussi que les Syriens sont des victimes», écrivait-il.

« Je suis fier et reconnaissant d’être aujourd’hui dans un pays qui compte de telles personnes. J’y ai trouvé beaucoup de choses qui me manquaient. J’ai trouvé un foyer. »

L’histoire de Farès est singulière comme le sont toutes les histoires humaines. Il est né à Ryad en 1993. Son père y travaillait dans le secteur du bâtiment avant de rentrer en Syrie parce qu’en Arabie Saoudite, raconte Farès, «c’était trop dur pour les femmes et les enfants».

La vie qui va et puis la guerre où disparaît son père. Maison détruite, famille séparée et relogée dans différents quartiers de Damas et, en mars 2013, location d’une maison à Kudsia en banlieue. Il a fallu que Farès, ses deux frères et sa sœur s’accommodent des bombardements fréquents. Ils l’ont fait jusqu’à ce que l’usage des armes chimiques à l’Est de Damas et l’annonce de frappes américaines les décident à partir.

«Mon grand-frère est resté, raconte Farès, mon petit-frère, ma sœur, ma mère et moi sommes partis vers Istanbul en septembre. Ce fut dur là-bas. Farès parallèlement à ses études de droit a dû travailler au noir avec un maigre salaire à la clé. Ou pas de salaire du tout… Deux ans se sont passés avant qu’il ne décide de rejoindre l’Europe pour y demander l’asile à l’instar de son cadet parti vers l’Allemagne. « Pour les femmes, c’est encore trop dangereux.»

Le 19 septembre, il est parti de Chanakale, sur la côte turque. Sa traversée ressemble à celle de tant d’autres… négociations avec les passeurs, canot pneumatique surchargé, aucun bagage si ce n’est son passeport, un téléphone et de l’argent scotchés sur le torse, une heure et demi sur une mer dangereuse et puis l’accostage à Lesbos où il a perdu son groupe car les journalistes se sont rués sur ce garçon qui parlait anglais et français. Le temps qu’il leur réponde, il n’y avait plus personne et c’est donc seul qu’il a couvert les 45 km le menant au camp de Mytilène où il a rempli les formalités obligatoires et laissé ses empreintes digitales.

Avion pour Salonique où il a rencontré Isabelle, une touriste strasbourgeoise qu’il aborde tout simplement parce qu’elle parle français, langue qu’il avait apprise pendant deux ans en Syrie et qu’il est heureux d’entendre. Elle lui laisse son numéro et lui promet de l’accueillir… si jamais.

Ces mots lui restent dans la tête au fil du périple qu’il lui reste à couvrir, pour l’essentiel à pied. La Macédoine, la Serbie, la Croatie, la Hongrie et puis Vienne où il foncera voir la tombe de Beethoven à la grande stupéfaction de son entourage. Enfant, sa mère a tenu à ce qu’il fasse du piano et pour lui Vienne c’était ça, une ville où il pensait ne jamais aller et où la vie le catapultait. Il la reliait à Beethoven et ne voulait pas passer à côté de ce souvenir. Comme s’il lui fallait nouer les fils improbables que la vie lui tendait pour relier passé et présent…

De Munich où il s’est ensuite rendu, il a pris le train pour Strasbourg où il est arrivé le 2 octobre, dans la soirée. Isabelle a tenu promesse et l’a hébergé.

Tout s’est ensuite passé aussi bien que possible. Il lui a fallu deux semaines et demi – avec passage obligatoire à la Préfecture, tous les matins à 7 heures tapantes – pour que soient relevées ses empreintes et qu’à partir de là tout puisse s’enclencher : dépôt de demande d’asile, inscription à l’Université pour une licence en langues et transculturalité, tant de choses à faire entre l’obtention d’une carte de sécu, un badgeo pour le tram, un abonnement téléphonique français… Une grande fatigue aussi après le choc physique et émotionnel de son départ vers l’Europe et des moments lourds au point de vue symbolique comme celui où il a dû laisser son passeport aux services administratifs. Jusque là c’était LE document à sauver et en être séparé marque la fin de la vie d’avant, la page qui se tourne. Ce n’est pas anodin à vivre même si l’on sait que c’est ce pourquoi on s’est battu.

Il va lui falloir continuer à avancer, tenir la route à la Fac, ne rien louper du point de vue administratif, franchir le pas de s’installer seul ce qui l’inquiète un peu. Loin de l’appartement d’Isabelle et de ses filles, il «déprime», dit-il. Sa famille et ses amis lui manquent même si le tapis volant des nouveaux moyens de communication lui permettent de garder un contact quasi quotidien. Impossible d’échapper au vertige de tant de changements en si peu de temps.

Mais il sait qu’il a de la chance.  Je rêvais d’une vie où personne ne fait irruption dans ma vie, dit-il, ici c’est possible et je suis reconnaissant à la France de m’accueillir».

Nous on sait qu’il a des atouts. Sa connaissance des langues, cette tolérance inculquée par ses parents, sa curiosité du monde… «Il y a tant de choses que je veux connaître», murmure-t-il quand on lui parle ne serait-ce que des Vosges, du ski en hiver… La vie l’aimera parce qu’il aime la vie. Le croiser fait du bien. Et Isabelle est sa bonne fée, tendre et solide, l’oreille aux aguets pour vérifier qu’il n’y a pas de panne d’oreiller le matin mais consciente qu’il faudra que ce jeune garçon construise sa vie bien à lui.

Farès c’est Farès. Son parcours et sa personnalité lui appartiennent et ne définissent que lui. Pourtant, raconter son histoire fait du bien en ces temps de tumulte.

«La famille ce sont les personnes qui t’aiment et te soutiennent. J’ai une grande famille en France», écrivait-il sur Facebook le jour où on a «fêté ses empreintes» selon une formule un peu bizarre adoptée ce soir-là.

Au lendemain du 13 novembre, sa photo de profil était en bleu-blanc-rouge et il affichait «Paris» en couverture. La violence a rattrapé son pays d’asile mais il est certain que celui-ci va faire face sans rien céder de ce qui le fonde. Il y croit, peut-être encore plus fermement que nous tous.

Texte: Véronique Leblanc, Magazine OrNorme, décembre 2015

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